La folie cachée – Survivre auprès d’une personne invivable

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QUELQUES REPÈRES POUR IDENTIFIER LA FOLIE

Saverio Tomasella

Docteur en sciences humaines, chercheur en psychologie clinique et psychanalyste, est l’auteur de nombreux ouvrages aux éditions Eyrolles, parmi lesquels Le Sentiment d’abandon est un succès depuis sa sortie en 2010.

Il vit et travaille à Nice.

Peut-on donner des points de repères simples pour identifier rapidement un fou ?
> Non, ce n’est pas possible. Ce serait malhonnête de prétendre identifier une personne à partir de quelques points de repères et tout individu qui affirmerait pouvoir le faire serait un charlatan, un mystificateur ou un imposteur. Cette question est fondamentale, elle est très grave et son implication éthique, donc humaine, est très importante.
Je précise que les personnes qui sont désignées comme « folles » au regard de la société ou de la psychiatrie sont le plus souvent « soignées » dans des institutions spécialisées.
Dans mon livre, je parle de toutes les formes de folies que l’on ne voit pas au premier abord…
Donc, la seule démarche valable, rigoureuse et éthique, est de chercher à repérer la folie dans une situation ou une relation, puis de trouver comment s’en dégager.

Vivre auprès d’une personne atteinte de « folie masquée » plonge l’entourage dans la confusion : comment repérer les signes qui peuvent nous alerter ?
> En s’interrogeant, en se posant des questions… Impression de ne pas cerner réellement la personne ? Sentiments de malaise permanent en sa présence ? Doute, épuisement, impression de toujours mal faire ? Terreur mentale ? Comportement tyrannique ? D’autant qu’il n’existe pas de « type pur » et que la folie est toujours une pièce qui se joue à deux, voire à plusieurs, que l’on donne la réplique ou que l’on soit désigné comme bouc-émissaire…

Qu’entend-on par folie ?
> Tout ce qui est déraisonnable, insensé, démentiel : la palette est très large. Plus précisément, une façon d’être et de vivre qui est perturbante et perturbée, au point d’empêcher durablement la relation, la communication, la compréhension mutuelle, le travail et l’amour.

Est-il facile de déceler la folie chez quelqu’un ou dans une relation?
> Non, à part quelques situations où la folie est évidente, ce n’est vraiment pas facile. Cela demande beaucoup de temps, de perspicacité et de sagacité.

Quelles pistes pour la déceler?
> Il est nécessaire, chaque fois, de partir de ses intuitions, de ses sensations et de ses perceptions. Ce qui veut dire que pour telle personne telle situation est folle et qu’elle refuse de la vivre, alors que quelqu’un d’autre ne la considèrera pas de la même façon ou s’en accommodera plus ou moins. Cela laisse à chacun une marge de liberté et une possibilité d’écouter sa propre sensibilité.

Quels obstacles pour la découvrir ?
> D’abord, et pendant longtemps, nous n’osons pas y croire et nous nous disons que nous exagérons. Ensuite, l’entourage peut aussi refuser de nous entendre, si qui nous fait douter. Enfin, nous pouvons aussi croire que nous allons pouvoir faire changer la personne ou la situation et nous acharner pendant longtemps, sans résultat.

Comment la folie d’un voisin, collègue, proche peut tellement nous faire souffrir ?
> J’ai découvert en écoutant mes patients que tout folie fait souffrir les personnes concernées et leur entourage. L’être humain n’est pas fait pour la folie, à part la folie douce : le jeu des enfants, la fantaisie des artistes et la passion amoureuse. La folie dure, la folie furieuse, la folie morbide provoquent en nous de grandes douleurs, peu perceptibles au début, mis de plus en plus fortes. Comme un éloignement de soi, progressif et asséchant, désespérant.

Comment éviter de se laisser gagner par la folie d’un proche ?
> Surtout en essayant ni de le sauver, ni de le soigner, ni même de s’adapter à la situation impossible. La pitié n’est pas bonne conseillère, le devoir non plus. Nous avons tous tendance à surestimer nos forces et à nous croire capables de plus que ce que nous pouvons réellement apporter ou réaliser.

Pourquoi et comment certaines personnes supportent aussi longtemps de vivre avec un fou?
> Comme je le disais par naïveté, présomption, pitié, devoir, etc. mais aussi par attraction morbide et fascination. Certaines personnes sont plus attirées que d’autres par la folie. Dans ce cas, il vaut mieux en faire directement son métier ou s’engager dans une association…

Peut-on libérer un proche fou ?
> Non, ce n’est pas possible. Seule une personne concernée peut choisir de s’engager dans un processus thérapeutique. Cela dit, dans bien des cas, la participation active et la contribution de l’entourage à ce mouvement thérapeutique permet une évolution favorable de la situation.

Que faire face à un fou ?
> Tout dépend si l’on est soignant ou proche. L’attitude n’est pas identique, même si elle peut chaque fois être pleine de bienveillance et de sollicitude sans jugement. Pour un proche, il vaut mieux se faire aider en en parlant à des amis, voire à un professionnel. Une juste et bonne distance, de la franchise et de la fermeté sont nécessaires.

Quels sont les processus qui peuvent nous permettre de sortir de la confusion, de commencer à prendre un peu de recul et « remettre le monde à l’endroit » ?
> Revisiter sa propre enfance, sa peur de l’abandon. Se fier à ses propres perceptions pour voir la réalité. Se demander qui est responsable et de quoi… Quelle vie avons-nous envie de mener ? Qu’est-ce que je ne veux plus accepter ? Comment retrouver une parole authentique, mettre des mots sur cette situation invivable ?

Comment se sauver soi-même ?
> Voilà en fait le plus important ! Ce n’est pas une question d’égoïsme, puisqu’il s’agit de survivre et de sauver sa peau, car vivre répétitivement la folie est épuisant. S’accorder du temps, seul(e) ou avec un(e) ami(e) de grande confiance. Se reposer, méditer, prier (pour celles et ceux qui prient), faire du sport, une activité manuelle ou une pratique artistique. Penser à autre chose et se ressourcer. Se centrer de nouveau sur soi, car la folie happe hors de soi. Se faire aider par un psychanalyste ou un psychothérapeute, si nécessaire.

Comment faire pour aller mieux ensuite ?
> Il s’agit de prendre le temps de vraiment faire le deuil d’une relation impossible et destructrice, puis de se retrouver soi, de reconquérir la possibilité d’une vraie estime de soi, d’une fierté d’exister. Ensuite, il est important de comprendre pourquoi nous avons vécu cette expérience humaine pénible, cette rude épreuve ; ce qui nous a attiré, ce que nous sommes allés y chercher inconsciemment et ce qui nous a fait tenir si longtemps en nous aveuglant ou en y trouvant de bonnes raisons. Sans pour autant se juger soi-même. Enfin, bien entendu, être vigilant dans ses nouveaux choix relationnels, pour ne pas recommencer encore une relation impossible.

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