Naissance dans l’eau

Par Hélène Vadeboncoeur

Après une dure journée de travail, un bon bain chaud. Quelle merveilleuse façon de se détendre et de récupérer! De tout temps, les êtres humains ont eu recours à l’eau chaude pour se sentir mieux. Les femmes en particulier y ont volontiers recours pour soulager des crampes menstruelles, pour relaxer. Au cours des dernières années, dans plus de quarante pays, des femmes enceintes sur le point d’accoucher, entrées dans un bain d’eau chaude pour soulager la douleur des contractions, n’ont plus voulu en sortir et y ont donné naissance. Et contrairement à ce qu’on peut penser, donner naissance sous l’eau est loin d’être une «invention» récente. Les Amérindiennes demeurant près de mers chaudes ou de sources chaudes jaillissantes accouchaient souvent dans l’eau. A Hawaii, la tradition de donner naissance ainsi remonterait à 16.000 ans.

Aux États-Unis, les médias ont commencé à parler de naissance sous l’eau dans la foulée du rebirth, alors que certains couples, enthousiasmés par leurs expériences personnelles, mirent leur bébé au monde de cette façon, parfois même hélas sans l’aide d’une sage-femme ou d’un médecin. Cela prit une ou deux expériences malheureuses depuis lors pour qu’on s’aperçoive qu’il ne fallait pas laisser le bébé sous l’eau de nombreuses minutes après sa naissance, car le placenta pouvait commencer à se détacher et l’oxygène ne se rendait alors plus au bébé. Plus récemment, à Stockholm, un bébé est décédé après une naissance sous l’eau. Le pédiatre ayant évalué le cas croit que cet enfant faisait partie des 20% de bébés qui naissent après une asphyxie qui se produit durant le travail et qui affecte le réflexe respiratoire: il n’aurait pas donc eu le réflexe, normal, de ne pas respirer sous l’eau. Peut-être aurait-on pu éviter sa mort s’il n’était pas né sous l’eau, mais ces bébés ont souvent beaucoup de difficulté à respirer à la naissance. A titre de comparaison, deux jours sur trois au Québec un bébé naît et ne survit pas plus de sept jours à la suite de difficultés diverses, sans qu’on puisse toujours expliquer pourquoi.

Depuis plusieurs années, heureusement, les naissances sous l’eau se sont faites dans des conditions plus sécuritaires; elles sont de plus en plus nombreuses et, aux États-Unis, ont lieu notamment dans des hôpitaux et dans des maisons de naissance, comme le Family Birthing Center, de Upland en Californie, qui a ouvert ses portes en 1985. Près de 1000 femmes y ont accouché sous l’eau. C’est aussi un événement courant au St. Luke Roosevelt Hospital, à New York, ainsi que dans plus d’une trentaine de centres hospitaliers du Royaume-Uni où vient de se terminer la première étude descriptive d’envergure sur le sujet. C’est en Angleterre qu’on est le mieux documenté sur l’accouchement en immersion et qu’y sont précisées les conditions de sa pratique. Le United Kingdom Professional Conduct Committee a même pris position en faveur du fait que la naissance sous l’eau fasse partie du champ de pratique des sages-femmes.

Pourquoi accoucher ainsi ?

Les effets de l’eau chaude sur les femmes enceintes ont fait l’objet de quelques études qui ont indiqué que l’immersion contribuait à diminuer la douleur des contractions, à détendre les femmes, à réduire l’anxiété qu’elles peuvent éprouver. D’autres études, randomisées cette fois, sont en cours, dont une au Canada. Un praticien australien expert en cette méthode, le docteur Bruce Sutherland, soutient que la naissance sous l’eau est la façon la plus spirituelle de mettre un bébé au monde.

Le bien-être provient du fait que la pression des contractions se répartit dans l’eau et que le poids de la mère est supporté. On a même observé une réduction de la pression artérielle au bout d’une heure d’immersion, ce qui pourrait être appréciable chez les femmes souffrant d’hypertension pendant leur grossesse ou leur travail. On pense que la production d’hormones reliées au stress (noradrénaline et catécholamines) diminue et que le taux des endorphines, qui inhibent la douleur, augmente. Plus détendue, la femme bénéficie d’une meilleure capacité de concentration et, surtout, le fait d’être immergée dans l’eau chaude lui permet un meilleur contrôle sur son accouchement. Certaines se munissent d’un tube pour respirer et se laissent flotter sur le ventre, détendues. En regardant des vidéos de ces naissances j’ai été frappée de constater à quel point la poussée se fait doucement et naturellement. La présence de l’eau aide la tête du bébé à sortir lentement, et souvent la femme met sa main sur celle-ci et contrôle elle-même la sortie. Le changement de position est aussi facilité et les femmes accouchent souvent à genoux, appuyées sur le rebord du bain ou accroupies et soutenues par leur partenaire. Enfin, l’eau contribue à l’élasticité des tissus du périnée qui déchirerait moins et de façon moins importante.

Si on pense au bébé, le fait de naître dans l’eau et d’y rester (la tête émergée) pendant 10 à 15 minutes – le temps de faire connaissance avec sa mère – atténue le choc de son arrivée dans le monde où il doit tout à la fois s’habituer à l’air, à une nouvelle température, apprendre à respirer, à ne plus sentir ses membres soutenus. Certains intervenants prétendent qu’ils peuvent reconnaître un bébé né dans l’eau à son comportement. Aucune recherche n’a été faite jusqu’à présent sur le développement de ces bébés mais il serait intéressant de voir si cette manière de venir au monde influe sur leur évolution.

La première réaction qui vient à l’esprit quand on entend parler de cette façon d’accoucher est: «le bébé peut se noyer!». L’expérience accumulée jusqu’à présent écarterait cette hypothèse. Il semble que la première inspiration soit provoquée, non par la sortie hors du corps de la mère, mais par la pression de l’air et la différence de température, changements que sentiraient les lèvres et le nez du bébé. Dans l’utérus, le bébé est dans l’eau, dans le liquide amniotique et ne respire pas. L’oxygène lui vient du placenta à travers le cordon ombilical. Lorsqu’il naît dans l’eau, il n’aurait pas le réflexe de respirer tant que sa tête ne sort pas de l’eau. Il faut cependant l’amener doucement à l’air libre dès sa sortie, car il arrive que le placenta se détache assez rapidement de l’utérus et qu’alors l’oxygène alors ne se rende plus au bébé, même si le cordon conserve une pulsation. Les cours de natation donnés dans certains centres sportifs à des bébés à peine âgés de quelques jours démontrent aussi que le nouveau-né conserve après sa naissance le réflexe de ne pas respirer sous l’eau.

Qui peut donner naissance sous l’eau?

Toutes les femmes en santé dont le travail se déroule normalement peuvent accoucher dans l’eau, si elles le désirent bien sûr, si leur bébé n’est pas prématuré, si son coeur bat au rythme habituel et qu’il se présente par la tête. Que les membranes soient rompues ou non n’a aucune importance, selon le docteur Michael Rosenthal qui aide depuis 10 ans les femmes à accoucher ainsi au Family Birthing Center en Californie. Parmi ses clientes, aucun bébé n’a souffert d’infection et une seule mère a eu un épisode d’infection mineur.
Le suivi d’une femme qui accouche dans l’eau est le même que pour toute autre femme. L’écoute régulière du coeur foetal peut se faire à l’aide d’un Doppler à l’épreuve de l’eau, ou d’un Doppler ordinaire inséré dans un condom ou un gant chirurgical placé sur le ventre maternel alors hors de l’eau.
Les examens vaginaux peuvent se faire dans l’eau, de même que l’épisiotomie lorsqu’elle est nécessaire. L’eau facilite même, s’il y a lieu, le glissement du cordon autour de la tête du bébé. Au besoin, on succionne le bébé comme à l’accoutumée, mais j’ai pu constater sur vidéo que souvent cette intervention est inutile, et aussi que les bébés pleurent peu (mais ils respirent!)

Comment procède-t-on ?

On a besoin évidemment d’un grand bain, de préférence d’une capacité de 150 gallons et d’une profondeur de 75 centimètres (quoique des femmes aient accouché dans un bain de taille ordinaire). L’eau doit être à peu près à la température du corps, soit entre 34 et 38_°C. Une eau trop chaude fatigue la mère et peut aussi entraîner une accélération des battements cardiaques chez le bébé. Il est préférable d’attendre une dilatation de 5 cm avant que la mère n’entre dans le bain, car quand le travail n’est pas bien enclenché, l’eau chaude peut le ralentir. Elle doit aussi boire régulièrement (comme pour tout effort physique soutenu).

Les opinions divergent sur le fait de laisser le placenta sortir dans l’eau ou non. Certains préfèrent que cette phase se déroule hors de l’eau pour diminuer le risque d’infection utérine. Le placenta a tendance à être évacué un peu plus lentement que lors d’un accouchement classique, c’est-à-dire au bout de 30 à 60 minutes, probablement parce que l’eau chaude a détendu le muscle utérin. La présence de liquide amniotique légèrement teinté de méconium ne constitue pas un risque de contamination de l’eau si par ailleurs le bébé va bien, même si cela nécessite plus de surveillance, car il se dilue dans l’eau (l’émission par la femme qui accouche d’une petite selle solide dans l’eau ne serait pas non plus une source d’infection si on la ramasse immédiatement à l’aide d’un filet».

Dans un article publié dans The Journal of Nurse-Midwifery en 1989, Linda Church, sage-femme du Family Birthing Center, souligne que l’expérience des naissances sous l’eau ou de moments du travail passés dans l’eau chaude – lorsqu’on observe certaines précautions – indique que ces options conviennent à beaucoup de femmes et qu’elles sont sécuritaires et bénéfiques. Le docteur Rosenthal ajoute que c’est une façon de faire qui facilite le bon déroulement du travail. Cela ne coûte pas cher et permet aux mères de mieux supporter les contractions sans avoir recours aux médicaments ou à l’anesthésie qu’on leur offre habituellement en obstétrique. Aucune autre intervention selon lui n’offre aussi peu de risques.

On oublie souvent que les analgésiques ou les anesthésiants peuvent affecter la mère ou le processus de l’accouchement, mais aussi le bébé puisqu’ils passent dans le placenta. La nocivité de ces substances pour le foetus est mal connue, faute d’études sur le sujet. Par exemple, on a très peu évalué les effets sur le bébé de l’épidurale qu’on administre dans certains centres hospitaliers à 90% des femmes en travail! Et le Compendium des produits pharmaceutiques, édition 1994 – que chacun peut consulter chez son pharmacien – contient plus de 4 pages de renseignements sur les effets nocifs possibles du médicament utilisé pour l’épidurale! On devrait informer toutes les femmes des avantages et des risques de ces interventions (ou leur dire qu’ils n’ont pas été évalués), ce qui se fait très rarement…

Un bain chaud est quelque chose de familier, de réconfortant et cela fait partie de notre culture. Pourquoi ne pas y avoir recours quand on accouche? Si cela vous tente, parlez-en à votre médecin ou à votre sage-femme. Écrivez aux responsables du département d’obstétrique et du nursing, à l’administration du centre hospitalier où vous aimeriez accoucher. Vous pouvez aussi faire venir des vidéos sur le sujet et mentionner que les résultats d’une étude d’envergure faite au Royaume-Uni vont être disponibles au début de cette année (National Perinatal Epidemiology Unit, Oxford University).

Si on refuse absolument de vous laisser accoucher dans l’eau, exigez de pouvoir au moins y séjourner pendant le travail, que vos membranes se soient ou non rompues. Et si l’aile d’obstétrique dispose pas d’un bain ou n’en permet pas l’utilisation aux femmes en travail, envisagez la possibilité de changer… d’hôpital!

Il faut faire connaître nos exigences, les appuyer sur une documentation solide, changer de lieu d’accouchement s’il le faut en faisant savoir aux autorités les motifs de cette décision. C’est seulement ainsi que les choses peuvent changer!
Ressources

Si vous désirez consulter des articles et le Waterbirth Information Book de la Global Maternal/Child Health Association, ou connaître le nom de l’organisme américain qui a des vidéos sur la naissance sous l’eau, adressez-vous à: Naissance-Renaissance, 530, rue Cherrier, Montréal (Québec) H2L 1H3. Tél.: (514) 843-9552.