Ne vous laissez plus vampiriser

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Subtilement, ils nous prennent notre énergie et notre temps, ils envahissent notre vie : ce sont les vampires de notre quotidien. Parent ou ami, amant ou patron, qui sont-ils, que nous veulent-ils ?

Laura Lil

Sommaire

  1. Du plaisir de donner, à l’usure
  2. Le fonctionnement relationnel en question
  3. L’indispensable limite
  4. Comment naissent les vampires ?
  5. L’érotisme dans le sang

Depuis que je me suis installé avec mon amie, sa mère passe son temps chez nous, raconte Jean-Michel, 28 ans. Elle nous apporte à manger, veut faire notre lessive, nous achète des meubles… C’est devenu insupportable ! Mais je ne peux pas l’envoyer balader, d’autant que je sais que ce qu’elle fait part d’un bon sentiment. »

« J’ai passé des mois à remonter le moral d’une amie qui venait de divorcer, se souvient Marine, 36 ans, mariée, deux enfants. Elle passait presque tous ses week-ends chez nous, me téléphonait tout le temps, je gardais ses enfants pour qu’elle puisse souffler. Mon mari m’a ouvert les yeux : plus elle récupérait, plus je perdais mon énergie. J’ai décidé de mettre les points sur les i le jour où elle m’a demandé de garder ses enfants pour partir en thalasso alors que j’étais exténuée. »

Nous avons tous connu ces relations où il est difficile de repérer le moment où l’autre – ami, amant, parent – devient vampire, et nous, une proie plus ou moins consentante. Les relations humaines reposent toutes sur le principe du « donner » et du « prendre ». Chacun représente pour l’autre une source d’idées, d’affection, d’énergie et de temps dans laquelle puiser pour avancer. Comment reconnaître une relation vampirique lorsque le prédateur social ou affectif s’avance masqué ?

1/ Du plaisir de donner, à l’usure

« On se rend compte que l’on est sous l’emprise d’un vampire lorsqu’on s’aperçoit que la relation nous coûte bien plus qu’elle n’apporte de satisfaction », explique François Lelord, psychiatre. Souvent, ce coût se traduit par des symptômes physiques et émotionnels : à force de donner, la victime se sent « vidée de sa substance ». Jusqu’à ce qu’il lui devienne impossible de faire face à la demande de l’autre. « On finit par ne plus rien ressentir, remarque François Lelord. On ne se sent plus engagé dans la situation, on prend peu à peu une distance émotionnelle. »

« Il ne me lâchait pas. Il savait que je ne l’aimais pas, mais il continuait à me faire livrer des fleurs, à m’inviter à dîner. » Toujours là, toujours plus insistants, plus étouffants… Si certains vampires, comme celui dont Marie, 33 ans, fut la proie, sont vite identifiés, et donc neutralisés, d’autres sévissent dans l’ombre. Fins stratèges, ils prennent soin d’amadouer leur victime pour mieux en abuser ensuite. Parmi eux, ceux que François Lelord appelle « les gentils vampires ». « Ce sont des personnalités dépendantes qui, pensant ne pas être à la hauteur et ne pouvoir se débrouiller seules, se font secourir par une personne qu’elles jugent plus forte qu’elles. »

Au bureau, le « gentil vampire » est ce collègue que l’on aide une fois, puis deux, puis dont on finit par faire le travail. Dans la relation amoureuse, c’est ce conjoint qui tombe en état de totale dépendance affective à l’égard de l’autre. Cyrille vient de se séparer de Maria, un « vampire triste ». « Sa fragilité m’avait d’abord touché, mais j’ai compris mon erreur. Il fallait toujours que je la soutienne et prenne les décisions à sa place. Je n’avais plus de temps pour moi. Et à force de la voir déprimée, je finissais par tout voir en noir ! »

D’autres tombent dans le piège du « vampire star ». Jouant sur le registre de la séduction, de l’autorité ou de la peur, ils hypnotisent leur victime et l’attirent dans leur amour ou leur amitié pour prendre le contrôle. Leur soif d’attentions est intarissable. « Parce qu’ils se sentent exceptionnels, ils estiment mériter tous les égards », explique François Lelord. De la femme fatale au patron charismatique, ces vampires recherchent la maîtrise totale de l’autre pour le manipuler. « J’ai été vampirisée trois ans par mon chef de service, témoigne Valérie, 37 ans, assistance sociale. Il était brillant, cultivé, charmeur. Lorsqu’il me demandait de lui rendre service, je prenais ça pour une preuve de confiance. Mais les services étaient une grande partie de son travail à lui. J’ai “atterri” le jour où, en comité de direction, il m’a fait porter le chapeau pour une de ses fautes. J’ai compris qu’il m’avait pris mon temps, mes idées pour son confort. »

2/ Le fonctionnement relationnel en question

Certaines personnes sont des proies toutes désignées, tombant toujours sur des « persécuteurs » ou endossant systématiquement le rôle du « sauveur ». « Cela tient au mode de fonctionnement relationnel que la personne a l’habitude d’établir avec autrui », remarque Agnès Payen de la Garanderie, psychothérapeute (auteur d’“Oser être”, Presses du Châtelet, 2001). C’est le cas de Stéphanie, 25 ans : « J’ai le don pour les attirer ! Que ce soit dans les relations amicales ou amoureuses, je joue toujours les psys. Et moi, qu’est-ce que j’ai en échange ? De gros coups de cafard et personne pour m’épauler ! » Cette tendance au dévouement est souvent l’expression d’une faible estime de soi, explique François Lelord : « Ces personnes sont toujours prêtes à se dévouer parce qu’elles ont le sentiment que c’est le seul moyen de se faire pardonner leurs insuffisances. »

Mais qui resterait insensible devant un ami déprimé ? Qui ne se laisserait pas émouvoir par un amoureux dépendant ? Qui ne s’est jamais senti prêt à tout accepter de la part d’un amant ou d’un patron charismatiques ? Parce qu’ils savent jouer avec nos sentiments, les vampires peuvent avoir du pouvoir sur tout le monde. D’autant qu’ils manient à la perfection une arme redoutable : la culpabilité. Mises en position de thérapeutes malgré elles, les proies n’osent pas abandonner leur vampire de peur de les voir s’écrouler. « … Ou de s’écrouler elles-mêmes », ajoute Agnès Payen de la Garanderie. Car c’est souvent l’angoisse de la rupture qui maintient les « vampirisés » en position de victimes. Effrayé à l’idée de rompre le lien, pervers mais solide, qui l’unit à son vampire, le vampirisé préfère parfois cette souffrance à l’abandon et la solitude. C’est ainsi qu’il devient victime consentante.

« Démasquer un vampire et se soustraire à son emprise n’est pas facile », souligne le psychiatre Gérard Lopez. Mais, ajoute-t-il, « une personne sensée, élevée dans une famille “démocratique”, où l’abus n’était pas la règle, y parviendra dans l’immense majorité des cas ». Encore faut-il être conscient qu’il y a vampirisation. « Etre à l’écoute de ses propres besoins dans une relation est un antidote », explique le psychiatre François Lelord.

3/ L’indispensable limite

En prenant du recul par rapport à ses émotions, le vampirisé peut s’interroger sur sa position de victime : pourquoi se fait-il dévorer ? De quoi a-t-il peur ? Qu’est-ce qui le fascine chez l’autre ? Puis il doit poser les limites : s’affirmer en osant dire non aux exigences de l’autre. Stéphanie, 28 ans, est attachée de presse depuis plus de un an. « Au début, mon patron entrait sans arrêt dans mon bureau à l’improviste, au point que j’étais totalement déstabilisée et n’arrivais même plus à travailler. Je n’ai d’abord rien osé dire : j’avais peur de le vexer et de perdre mon emploi. » Sur les conseils de sa thérapeute, elle lui a finalement expliqué calmement : « Chaque fois que vous entrez comme ça, je perds mes moyens. » Il a compris et ne l’a plus jamais dérangée.

« Il est inutile d’accuser un vampire, car il ne se rend pas compte de son attitude, explique Agnès Payen de la Garanderie. Mieux vaut “dire son ressenti”, parler de son malaise. Il comprendra alors de lui-même qu’il en est la cause. » Et si, malgré les messages envoyés, il s’obstine, c’est à la victime de baliser et de défendre son espace intime, de dire clairement jusqu’où elle peut et veut donner. Un bon exercice d’affirmation de soi, garantie de relations assainies.

4/ Comment naissent les vampires ?

On ne naît pas vampire, on le devient. Selon le psychiatre Gérard Lopez, auteur du Vampirisme au quotidien, (L’Esprit du temps, 2001), être vampire ne serait pas une affaire de personnalité mais d’éducation. Elevés dans des familles où régnait un tyran domestique, « les vampires reproduisent les abus narcissiques d’emprise, plus ou moins féroces, auxquels ils ont été confrontés dès leur naissance ». Selon le psychiatre, « quiconque a été placé sous l’emprise d’un vampire le devient. C’est une forme de défense paranoïaque fréquente chez les personnes qui ont pris conscience, mais trop tard, de leur naïveté. » Les victimes deviennent des vampires souvent inconsciemment, pour se venger ou pour se protéger en évitant de devenir proie à nouveau. Et en pérennisant ainsi le schéma bourreau-victime, ce sont de nouveaux vampires à qui ils donnent potentiellement la vie.

5/ L’érotisme dans le sang

Dans son adaptation cinématographique du roman de Bram Stocker, Dracula, Francis Ford Coppola fait une analogie entre sexualité et vampirisme. Les scènes de morsures glissent de l’horreur à l’érotisme. Mais cet amalgame n’est pas que fiction. Dans la relation amoureuse, les couples jouent aux vampires : ils se « donnent » à l’autre, se « dévorent » du regard, et comme Dracula a besoin du sang de ses victimes pour vivre, ils se sentent incapables de vivre sans l’amour ou le corps de l’autre.

D’ailleurs, dans certains couples, la relation vampirisante fait l’objet d’un accord officieux entre les deux partenaires : l’un s’impose peu à peu comme le vampire en constante demande de domination ou d’attention, tandis que l’autre se soumet à ces exigences, en victime consentante. Mais les spécialistes du couple sont unanimes : pour qu’une relation reste saine, l’idéal est qu’il y ait une certaine réciprocité. Que le sang circule, en quelque sorte.

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